Le 12 octobre 1979, à 19h02, un câble lâcha. Le choc modifia la perception barycentrique d’une dizaine d’êtres vivants dans un rayon de vingt mètres autour du point de rupture. Un opérateur, occupé à régler un projecteur sur un échafaudage, tomba au beau milieu d’un gynécée et se blessa la jambe. Le sang se mit à couler par une ouverture spongieuse d’où émergeait une hampe osseuse, une hampe qui aurait pu dire – si elle avait pu parler ou porter un phylactère : je suis une fracture ouverte du tibia (car personne n’eut le temps d’émettre un diagnostic). La légende dit qu’une horde de féministes, toutes figurantes sur La Cité des Femmes, se jeta sur le machiniste, attirée par l’odeur du sang, et le déchiqueta.

Ce fut l’apogée d’une série de drames et dramuscules qui perturbèrent le tournage du vingtième film de Fellini. La mort brutale de Nino Rota, compositeur fétiche du réalisateur, en inaugura la liste. On n’avait pas encore commencé le tournage. Quand la production dévoila le titre du film, les féministes organisèrent des échauffourées dans tous les recoins de Cinecittà. La Cité des Femmes ne pouvait être qu’une cité de verre, une vitrine pour femmes objets, érotisées par les lubies d’un sexagénaire. En voici la diatribe à chaud – mai 1979, vers le trentième jour de tournage – par une brunette qui reniait ses rondeurs dans une veste de treillis :

« Dans la Cité de cet homme vulgaire, les vierges sont exposées nues sur les places publiques. Les spectateurs cheminent des quartiers populaires aux quartiers bourgeois, otages d’un raffinement progressif dans l’obscène : stripteaseuses dans le premier cercle de ruelles, bordant la cité marchande, putains dans le second cercle, irriguant par vagues successives les villas des grands magistrats, puis plus haut, dans une annexe jouxtant un donjon, pool de nonnes grevées de cornettes évocatrices. Une pornographie débridée s’est emparée de la tour la plus haute : une matrone aux seins biscornus y donne la tétée à un petit homme velu et libidineux. »

La brunette n’avait pas lu le scénario du film, resté confidentiel, mais se prévalait d’être une spécialiste de Fellini au point d’en extrapoler les projections fantasmatiques. Il fallait mettre à bas cette construction honteuse, démanteler la scandaleuse entreprise fellinienne. En 1975, tout juste diplômée de l’université de Bologne, elle s’était pourtant battue contre les sbires anti-pasoliniens et avait été l’une des plus farouches défenseuses de Salo. Son premier article portait sur l’oppression de la jeunesse par les vieux fascistes pervers, qu’elle accusait d’avoir assassiné le Poète. Mais le délit de Fellini était inexcusable : Fellini, lui, ne dénonçait rien. Le set de La Cité des Femmes se transforma dès lors en pandémonium. D’authentiques militantes infiltrèrent le pool des figurantes engagées pour gonfler les rangs d’un Congrès féministe reconstitué dans un hôtel fictif : l’hôtel Mira Mare. Les figurantes les plus neutres (« soumises ! », crachaient les guerrières) furent vite contaminées par le gang. On déposa des plaintes, on intenta des procès. C’étaient toujours des procès pour sabotage : les féministes accusaient Fellini de saboter la femme comme corps sensible et sensé (« sensibile e sensato ») ; la production du film accusait les féministes de saboter le projet fellinien que les avocats de la défense présentaient comme « paradigme de l’acte créatif ». Semplicimente

Ce n’est pas tout. Une starlette prétendit avoir eu des relations intimes avec le Maestro. Les tensions entre Giulietta Masina et Fellini s’enflammèrent. Ettore Manni, qui interprète le rôle de Katzone, mourut des suites d’une blessure par balle qu’il s’infligea accidentellement dans les parties. D’aucuns (les féministes en tête) y virent l’issue funeste d’un acte masturbatoire et gratuit : le calibre .38 de Manni s’était retourné contre lui alors que l’acteur l’astiquait sans vergogne. On engagea une doublure pour tourner des scènes de raccord. Un orgelet infecta l’œil (droit ? gauche ?) de Mastroianni, fringant quinquagénaire, mais non superposable à son image de jeune premier. Fellini lui-même se cassa le bras droit et le tournage fut suspendu pendant plusieurs semaines. Le film dépassa largement son budget prévisionnel de cinq milliards de lires.

Pour couronner le tout, La Cité des Femmes fut reçu froidement au festival de Cannes l’année suivante.

la-cite-des-femmes