La ville s’était construite entre deux fleuves. Elle élançait ses ponts d’une rive vers l’autre, comme de grosses pattes d’insecte, faisant mine de vouloir soulever son corps bossu de presqu’île. Elle avait voulu un temps être Paris. On en trouvait la trace dans une antenne métallique haute de vingt mètres, dans de larges boulevards ravalés, sur les façades XIXème, actuels sièges d’organismes bancaires ou d’agences de voyage qui dominaient des quais de pierre austères. Elle voulait maintenant, comme une poussée d’acné, être Barcelone, mais la nature ne l’avait pas dotée d’une latitude assez basse. Elle se disait parfois, pour palier le regret de n’être pas assez méridionale : deux fleuves valent bien une mer. Sa presqu’île lorgnait alors pudiquement sur Manhattan puis détournait bien vite le regard : il y a des comparaisons qui ne tiennent pas la route.

quai

 

Son habitant-type était fait de toutes ces velléités. C’était l’enfant d’une génération qui avait incarné le parisianisme comme aucun parisien ne l’avait jamais fait. Il avait grandi dans le désir de perdre une arrogance à ce point fabriquée que n’en subsistait que la froideur. Cette froideur ne lui appartenait plus. Elle jaillissait entre les places et sur les berges empierrées et se logeait, dieu sait comment, dans les valises des touristes. Les habitants d’aujourd’hui avaient le désir, en somme, de devenir plus chaleureux aux yeux du monde, par des méthodes et des moyens qu’ils ne possédaient pas, louant des artifices à la Barcelone festive du sud, copiant, lors de séjours impromptus dans la ville catalane, le délire maîtrisé d’un Gaudí pour en transposer la maîtrise (mais non le délire) dans leurs appartements quasi haussmanniens.

On disait que, dans cette ville et depuis quelques mois, les chats quittaient régulièrement leurs propriétaires. C’était un de ces événements qui échappent aux statistiques et aux sondages. Aucun recensement n’avait été réalisé et, sur ce point, les commissariats ne comparaient pas leurs chiffres avec ceux des villes voisines. Qui avait remarqué que les messages « Perdu : chat tigré » ou « Recherche petit chartreux croisé angora » fleurissaient sur les stops, les feux tricolores, les portes et les vitrines avec une fréquence accrue depuis plusieurs semaines ? La rumeur. Et la rumeur s’était chargée d’en fournir les causes, sises en Messieurs les propriétaires eux-mêmes : un effacement des frontières territoriales, la multiplication des désodorisants et des soins corporels brouillant les organes sensoriels des félidés, un amollissement de l’autorité (lié à) une médiocre capacité à résister au regard félin scrutateur, inquisiteur. La rumeur organisait ces causes en récit, pour mieux les mémoriser. Un récit autoritaire qui, dans quelques années, ferait figure de conte : le chat s’est mis à juger l’homme et l’a rendu à sa solitude (version SPA). Il y avait probablement, dans quelque égout déserté par l’humain – si l’on postule que les égoutiers sont déjà des mutants –, un royaume des chats flamboyant et prospère.