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Qu'est-ce qui peut bien gêner à ce point ceux qui manifestent contre le mariage pour tous ?

Je ne pense pas que la plupart manifestent par homophobie. L’homophobie n’est que le négatif d’une autre étiquette (l’homosexualité). Ce n’est qu’un label, une estampille appliquée en désespoir de cause(s) par ceux qui, dans l’autre camp – le camp des pour –, ont du mal à expliquer les motivations réelles d’une indignation outrée, moins criée qu’ânonnée par des gens peu à l’aise avec les revendications publiques. Ceux qui sont contre le mariage pour tous ont donc raison de refuser une étiquette qui brouille leurs plus beaux arguments. Je suis plutôt partisan de les écouter et leur donner la parole pour qu’elle se déploie dans toutes ses contradictions et ses dérapages.

Et raisonner par l’absurde…

Pourquoi défiler contre ce qui permettrait une clarté, une lisibilité des forces en présence ? Pourquoi défiler contre l’ordre, contre une institution – le mariage – qui, étendu à tous, ferait reculer la zone marginale et libertaire, ce flou artistique qui justement fait peur aux manifestants ? L’étiquette du mariage ne permettrait-elle pas de rendre visible et tolérable cette masse informe et amorale qui grouille dans les interstices de la société ? Les putains, les échangistes, les polygames, les homos… Voilà des zones peu éclairées par les phares de l’institution. On aurait tout à gagner à ce qu’elles le soient, l’histoire de savoir où on met les pieds.

Etrange que cette question ne soit jamais débattue en ces termes. Les partisans du « contre » seraient-ils également partisans d’un certain obscurantisme ?

Il me semble que la plupart d’entre eux considèrent le mariage non comme un refuge, ce qu’à bonne raison il peut être, mais comme un bastion. On les voit, les familles un peu plus familles que les autres, les familles si fières d’être familles – une fierté trop verbeuse, trop appuyée pour ne pas être suspecte. Sans doute se méfient-elles des individus comme moi, qui vois toujours dans l’excès d’un sentiment la proximité du sentiment contraire, dans un excès de joie et de fierté, les lézardes de la frustration et de la honte. Les voilà donc en ligne, les visages éclairés par l’idéal, un idéal en rose et bleu, projeté sur des banderoles à l’arithmétique simple : un couple = un papa + une maman. Ils sont donc au rendez-vous : des couples de papas et mamans, et des ribambelles d’enfants se tenant par la main, un peu euphoriques, grisés par le sentiment de faire corps ensemble, rassurés et rassurants, eux qui n’arrivent pas à penser qu’un corps seul n’est pas forcément un corps malade ou incomplet.

Ce qu’ils veulent sauver, c’est le sentiment de leur exception (un comble pour eux qui expliquent l’homosexualité comme une exception naturelle) ou mieux, c’est le sentiment de leur élection. C’est le sentiment qu’ils ont réussi à sortir de la souille, à se tirer du flou, de l’indéterminé. Leur étendard brille au-dessus du marécage. Le marécage, ce ne sont pas seulement les marginaux, les borderline, les créatures tératologiques aux désirs changeants, aux instincts irrépressibles, mais ce sont aussi les dépressifs, les asexuels, les solitaires, les non-appariés. Non, c’est vrai, ils ne sont pas homophobes. C’est bien pire. Ils veulent imposer au monde l’Idée d’une réalité qui est la leur, mais ils ne veulent surtout pas que cette réalité, d’autres la vivent. Ils ont besoin de cette zone de flou, qui leur procure l’excitation de la peur, peut-être parce qu’ils veulent penser que leur vie résulte d’une construction volontaire, gagnée à coups de travail sur soi, d’actions morales, d’amour… tout ce que le mariage symbolise.

Ils ne sont pas homophobes. Il faut les croire quand ils l’affirment avec conviction. D’ailleurs, ils ne sauraient, dans leur réalité, être des individus haineux. A côté de la haine, l’indifférence et la compassion sont des voies possibles – mais la compassion pour les homos est parfois vicieuse, car elle nécessite, pour être perpétuée, que l’homosexualité ne soit jamais totalement reconnue, que l’homosexuel vive toujours dans l’inconfort de la marge. Souvent, une qualité morale comme la compassion ne peut se construire que sur un plancher vermoulu…

Il ne faut pas s’y tromper, c’est bien la question du désir qui est au centre du débat « pour ou contre le mariage pour tous », avant même la question du droit et de la filiation. Qu’il y ait du désirable ailleurs que là où je désire, voilà qui a de quoi troubler tout individu. Mais ce trouble a besoin d’une condition pour se transformer en conviction et propos virulents.

Parmi les propos les plus modérés, on peut entendre ceci : « Les homos ont choisi une vie autre qui n’est pas la réalité, c’est une voie alternative non validée par la Nature ou par Dieu – bon, je veux bien le concéder, elle peut être à la limite reconnue par Dieu, car après tout ces voies bizarres existent, mais elles ne sont acceptées par lui que parce qu’elles mènent à l’impasse. »

Mettons Dieu et l’Eglise de côté : la voix de Dieu ne s’argumente pas. Loin de moi l’idée de juger Dieu. Concentrons-nous sur l’idée de Nature. Le naturel, le biologique parleraient donc à ces parents élus, qui ont eu le courage de brandir leurs banderoles il y a quelques jours. Voilà la condition qui manquait pour transformer un simple trouble devant le désir de l’autre, en conviction que tout autre désir que le sien est un désir pervers : il faut faire partie de la grande secte des naturalistes (et je ne parle pas ici de naturalisme au sens pictural…) La nature, les naturalistes en sont convaincus, vise une finalité. Non seulement elle vise une finalité, mais elle la vise à travers eux. Cette finalité, ce n’est pas à moi de la décrire : la nature ne m’a hélas jamais parlé qu’à travers le creux d’un coquillage, pour me murmurer des propos incohérents. Mais j’imagine assez bien à quoi peut ressembler la fin de l’histoire selon les sectaires naturalistes : à une sorte de société de l’Amour, tyrannique et totalitaire, des gardiens en rangs serrés sur les marges.

Comme vous le voyez, prêter une finalité à la nature est une conception plutôt anti-darwinienne. Alors pourquoi ces gens agissent-ils comme s’ils croyaient avec ferveur à la sélection naturelle ?